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Portrait de Calixto Casales PDF Imprimer Envoyer
Mardi, 24 Mars 2009 22:59

 

Calixto Casales

 

Devoir de Diane BEDOIN,
1er prix départemental du Concours national de la Résistance et de la Déportation,
Prix national remis par le jury national le 9 Décembre 1998.

Au moment où, en France, le Parlement débat des problèmes de la nationalité et de l'immigration, où l'extrême-droite a fondé ses dernières campagnes électorales sur le thème de la « préférence nationale » - « la France aux Français », le jury national du Concours de la Résistance et de la Déportation m'a fourni l'occasion de me pencher sur un aspect méconnu de notre histoire, celui de la participation des étrangers dans la résistance à l'occupant.

Bien qu'élève au collège Laure Gatet, c'est avec mes camarades du « club Histoire » du collège Michel de Montaigne que j'ai préparé un mémoire collectif et c'est dans ces circonstances que j'ai eu la chance de rencontrer l'un de ces étrangers qui, au cours de la Seconde Guerre mondiale, s'est engagé volontairement dans la lutte contre les nazis et leurs valets français. C'est son parcours que je vais maintenant vous retracer.

Cet homme qui est né il y a 82 ans dans la région de Huesca, en Espagne - son accent en atteste ! appartient à un milieu modeste. Ses parents possèdent dans cette province d'Aragon une propriété agricole et son père est surveillant des lignes électriques à Monzon, à quelques kilomètres de son village natal. Sa mère, catholique fervente, tient à ce qu'il reçoive une bonne éducation et l'inscrit dans un établissement religieux tenu par les Carmélites à Barcelone.

C'est dans la bibliothèque de cette vénérable institution qu'il découvre quelques ouvrages sur la Révolution française qu'il « dévore ». Il y découvre les valeurs de liberté, d'égalité, de fraternité, la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, ... Ces lectures, tout comme l'éducation à l'amour de l'autre, à la tolérance qu'il a reçue, contribuent à former son esprit. Il milite alors dans le mouvement des Jeunesses Catholiques. Lorsqu'éclate la rébellion franquiste en 1936, il a du mal à comprendre le coup d'Etat organisé par certains officiers contre un gouvernement qui a été démocratiquement élu. Et c'est tout naturellement qu'il s’engage dans les forces républicaines, en août 1936.

Les nationalistes, dirigés par le général Franco. reçoivent une aide puissante d'Hitler et de Mussolini qui utilisent cette guerre pour expérimenter matériel et méthodes de combat. 60 ans après, il n'a oublié ni les bombardements de Guernica, ni la légion « Condor », ni les atrocités dont les non-combattants ont été victimes. Il se souvient aussi des secours limités que les Républicains ont reçus, de la non-intervention choisie par le gouvernement conservateur anglais et le gouvernement socialiste de Léon Blum et c'est avec une grande émotion qu'il parle des volontaires des Brigades Internationales venus du monde entier à leur secours. Finalement, les nationalistes, mieux équipés, repoussent peu à peu les Républicains et c'est en février 1939 qu'il passe avec son unité et comme des milliers de ses compatriotes la frontière à Port-Bou.

Là, cet officier de l'armée républicaine espagnole en déroute est désarmé, dépouillé de tout ce qu'il possède et dirigé vers un de ces « camps de la misère » que l'on a aménagé en toute hâte sur les plages du Roussillon : Argelès. « Il n'y avait rien de prévu », nous a-t-il dit avant d'ajouter avec son grand sourire : « Si, les barbelés ! ». Avec ses compagnons d'infortune, il connaît des conditions de vie très dures : absence de protection.,d'hygiène, nourriture frugale, eau saumâtre. Par la suite, il fréquente les autres camp d'internement qui bordent la Méditerranée : Saint-Cyprien, Barcarès, Agde où il devient « infirmier ». Cette excellente couverture lui permet de circuler au sein du camp et d'avoir une activité militante clandestine et des contacts avec un membre du Comité Central du Parti Communiste espagnol. Il a la chance de ne pas connaître le sort des 7 000 volontaires des Brigades Internationales (pour lesquels il a une admiration sans bornes) qui, deux mois après leur arrivée, sont transférés au camp de Gurs, dans les Basses Pyrénées.

A la déclaration de guerre en 1939, une très grande propagande est faite dans les camps pour inciter les étrangers à s'engager dans la Légion Etrangère. Le versement d'une prime et la promesse de la nationalité française en séduisent quelques-uns. Comme la majorité des réfugiés espagnols, il refuse de rejoindre cette institution qui apparaît à leurs yeux comme une unité de « mercenaires ». Certains préfèrent rejoindre les Régiments de Marche de Volontaires Etrangers. Au total, lorsque les Allemands attaquent à l'Ouest, le 10 mai, plus de 82 000 combattants étrangers se sont engagés volontairement dans la Seconde Guerre mondiale. Les autres étrangers et notamment ceux que les autorités appellent « les miliciens espagnols » sont incorporés dans les compagnies de travailleurs étrangers. La plupart sont mises à la disposition des armées et employées dans les fortifications de la frontière nord-est. Les autres sont placées dans l'industrie ou l'agriculture. Lui est appelé le 1er décembre 1939 dans une de ces compagnies et c'est au chemin de fer qu'il rejoint avec ses compagnons, encadrés par des officiers de réserve français, le Loiret. « Là, nous a-t-il rappelé, on a presque été tous volontaires ! parce qu'il fallait quand même aider l'armée française à faire quelque chose » . A défaut d'armes, c'est avec des pelles et des pioches qu'ils ont fait leur part de travail. Recruté par un contremaître pour travailler à la construction d'une voie ferrée destinée à desservir une usine d'armement, il se souvient du côté dégradant de cette « sélection » : « On était soumis au même traitement que les animaux dans les marchés à bestiaux. On nous palpait les muscles, on nous faisait ouvrir la bouche, ... ». Malgré le dur hiver 39-40, son groupe garde le moral et monte même une chorale pour occuper leur temps libre. Chants basques et sardanes catalanes sont à l'honneur !

Lorsque survient la débâcle, sa compagnie a de la chance puisqu'elle peut se replier vers le sud en compagnie de l'armée française qui bat en retraite. Ceux qui étaient plus au nord, près du front, sont faits prisonniers et déportés vers Mauthausen qui fut, selon Roger Hassan, « l'un des camps les plus meurtriers du système concentrationnaire nazi ».

Après l'armistice signé le 22 juin 1940 à Rethondes et la mise en place de l'Etat français, le 10 juillet 1940, on assiste, au nom de la « Révolution Nationale » à une remise en ordre du pays et à une oeuvre d'éducation civique : la devise républicaine « Liberté, Egalité, Fraternité » est remplacée par la formule « Travail, Famille. Patrie » et ceux qui n'acceptent pas le nouveau régime, « l'Anti-France » comme l'a dit Pétain lui-même, doivent être écartés par la communauté nationale. Parmi eux, bien entendu, les étrangers et les Juifs, d'où la politique xénophobe et raciste du gouvernement de Vichy.

A l'heure où l'Etat français, après avoir remis en cause plus de 15 000 naturalisations et violé le droit d'asile en s'engageant à remettre, en vertu de la convention d'armistice, les ressortissants allemands séjournant en France, s'engage dans la voie de la collaboration (Montoire, 22 octobre 1940). Notre ami espagnol et ses compagnons, toujours sous la surveillance de la Garde française, arrivent en Dordogne, à Agonac plus précisément où on les installe dans un hangar, près du terrain de foot. Ils ont tôt fait de nouer des contacts avec les jeunes Agonacois qui viennent y pratiquer ce sport et, rapidement, rejoignent « la Patriote d'Agonac ». Ils sont six Espagnols (des Catalans, des Madrilènes, un de Valence) à évoluer dans l'équipe locale, sous la houlette d'un professionnel de Barcelone. Lorsqu'ils ne sont pas employés d'entretien des routes et des chemins, les Ibériques débordent d'activités (chorale, théâtre, ...) et s'attirent très vite la sympathie des gens du coin. Notre témoin garde un souvenir ému de cette époque.

En mars 1941, alors que Vichy crée le « Commissariat général aux questions juives », fer de lance de la politique antisémite de Vichy, il est transféré avec sa compagnie en Corrèze. Il était « cantonnier » en Périgord. Le voilà devenu « bûcheron » en Limousin. Lui qui n'avait jamais touché une hache de sa vie, doit abattre deux stères de bois par jour. Heureusement la solidarité joue entre les Républicains espagnols et le groupe parvient à atteindre l'objectif qu'on lui fixe. Ils protestent cependant contre le côté « inhumain » de ce travail. C'est pourquoi, sans doute. début juillet 1941, les « contestataires » sont invités à suivre les gendarmes. On prend le train. Direction Montpon et la ligne de démarcation. Là, ils sont remis aux Allemands. Notre ami espagnol et ses compagnons s'interrogent sur leur destination. Ils apprennent à leur descente du train, trois jours plus tard qu'ils sont à Lorient. Sans ménagement, ils sont embarqués dans des autobus qui les conduisent au fort de Montbarey, près de Brest. Le commandant, un officier SS, leur souhaite la bienvenue et leur tient un discours démagogue qu'ils reçoivent comme un outrage à leur honneur de soldats de la République espagnole. L'outrage est d'autant plus vif que l'Allemand en question est un ancien de la « Légion Condor » qui s'est illustrée de sinistre façon durant la guerre d'Espagne.

Ils sont employés sur les chantiers de l'Arsenal où ils procèdent au déchargement des bateaux. Ce qui leur permet de tenir le coup - « un bol d'air dans l'asphyxie de la peste brune qui nous conduisait », nous a-t-il dit - ce sont les marques d'amitié que leur témoignent les jeunes Français, chaque fois qu'ils traversent, pour rejoindre le port, le village de Saint-Pierre-de-Quilvignon. Les liens étroits qui unissent ces Espagnols facilitent l'organisation des sabotages aux chantiers : pannes électriques, courts-circuits qui ralentissent les grues, maladresses de ces « dockers » de fortune. … Lorsqu'ils apprennent qu'ils vont être transférés dans les fies anglo-normandes, notre témoin décide, avec quelques amis, de faire « la belle ». Sortir du camp n'est pas l'essentiel. Deux évasions ont déjà eu lieu. Ce qu'il leur faut, c'est une liaison avec l'extérieur car ils ignorent tout de la ville de Brest et risquent d'être surpris. Par l'intermédiaire d'une femme d'une cinquantaine d'années qui vient tous les jours travailler dans les cuisines du fort et avec laquelle il a noué des liens de sympathie, il obtient ce qu'il cherche et, le 10 octobre 1941, il s'évade avec deux compagnons. Son contact est au rendez-vous. Il les héberge chez lui, leur fournit de nouveaux vêtements et avec la complicité de trois jeunes femmes qui sont censées être leurs épouses, ils franchissent sans encombre et « sous l'oeil attendri du Feldgendarme de service » la porte qui mène vers le quai et le train de la liberté. En évoquant ces instants qui auraient pu être pour eux, comme pour ces Français patriotes, un tournant de leur existence, il en a les larmes aux yeux. « Sans ceux-là, avoue-t-il, je ne serais pas vivant aujourd'hui, c'est sûr ! ».

Quelques jours plus tard, nos « évadés » arrivent à Bordeaux. Ils se rendent aussitôt du côté des Capucins où la communauté espagnole est nombreuse. Par cette filière ibérique, ils peuvent obtenir, en novembre 1941, d'un commissaire engagé dans la Résistance, des papiers en règle. Ce dernier leur conseille de « monter vers Royan » où l'organisation Todt embauche, avant de tenter le passage en zone libre. Quelques semaines plus tard, en février 1942, ils redescendent vers Bordeaux où un ami espagnol les dirige vers Langon. Là, déguisés en ouvriers agricoles qui taillent les vignes. ils franchissent la ligne de démarcation et, via Agen, ils rejoignent par le train Périgueux. puis Agonac où ils avaient, comme nous l'avons vu plus haut, quelques attaches...

Après quelques péripéties avec la justice – sans conséquence pour lui – il se fait embaucher à l'usine d'Agonac où il fait la connaissance de Valentine Bussière qui était alors agent de liaison de l'état-major F.T.P. de la Dordogne. Il devient bientôt responsable départemental de l'U.N.E. (Union Nationale Espagnole), cette organisation politique qui a pour bras armé les « guérilleros ». Ces derniers, dans les rangs des F.T.P.-M.O.I. (Francs-Tireurs et Partisans de la Main-d'Oeuvre Immigrée) mènent la lutte armée contre l'occupant et ses alliés français dans le Midi de la France et en particulier dans le sud de la Dordogne. Le 1er mai 1943, il épouse la jeune femme de Saint Front-d'Alemps qu'il avait connue deux ans et demi plus tôt, lors de son premier séjour à Agonac.

Ses activités sont désormais plus politiques : propagande (en diffusant « Reconquista de Espana », journal clandestin à destination des familles espagnoles installées en Périgord), camouflage (en « planquant » des personnalités importantes), recrutement (en cherchant à enrôler dans la Résistance certains de ses compatriotes).
Il s'engage dans le même temps dans la lutte armée en entrant par l'intermédiaire de Valentine Bussière (qui connaît un sort tragique aux Piles, en juin 1944) au groupe « Gabrielli » (du nom de ce combattant de la première heure tombé en mai 1943). En 1944, hérite du commandement du 3ème bataillon du 1er Régiment F.T.P.F. Dordogne-Nord ; il se retrouve successivement sous les ordres du commandant Emilio Alvarez Canossa, dit « Pinocho », puis d'Angelo Ricco, tous deux anciens des Brigades Internationales. Participe, entre autres, aux combats pour la libération de Périgueux et d'Angoulême et se trouve ensuite engagé sur le front de La Rochelle jusqu'au 31 décembre 1944.

A la Libération, toutes les forces combattantes espagnoles ne dépendent plus que d'une seule organisation : « L'Agrupacion ». En effet, au fur et à mesure que la France est libérée, un nouvel objectif leur est assigné : le renversement du franquisme. Les Espagnols. désormais, n'ont plus qu'une idée : franchir les Pyrénées et libérer l'Espagne. Notre ami, démobilisé, s'occupe alors de la logistique et de la fourniture d'armes à ceux qui, dès l'automne, ont entrepris de faire chuter le « Caudillo ».

Lui qui, comme Joséphine Baker, « a deux amours » (son pays et le Périgord) n'a pas opté, par fidélité pour ses racines, pour la nationalité française, mais il avoue volontiers qu'aujourd'hui, « la France est sa deuxième patrie ».

A travers son témoignage, j'ai compris les raisons profondes de son engagement. Cet homme, élevé dans la tradition catholique et nourri des valeurs fondamentales de 1789, n'a pas accepté de voir la victoire du Front Populaire espagnol aux élections de février 1936 remise en cause par un groupe d'officiers séditieux car, pour lui, le suffrage universel est sacré.

Lui pour qui liberté, égalité, fraternité, amour du prochain et tolérance sont des principes essentiels, tient à faire la différence entre les autorités dont il refuse la politique xénophobe et antisémite et le peuple français qui a toujours manifesté à leur égard une solidarité sans faille. 60 ans après, il reste confondu d'admiration pour ces patriotes brestois qui, au mépris des risques encourus, l'ont tiré des griffes des Allemands ou pour ces brigadistes (les Rol-Tanguy, Fabien, Malraux, …) qui ont tout abandonné pour venir s'engager, dès la première heure, à leurs côtés.

Lui qui se considère comme un « simple mec », qui n'a revendiqué aucune décoration, il estime n'avoir fait que son devoir  : ne première fois, de 1936 à 1939 en défendant sa République et, à travers elle, ses idées ; une seconde fois, lorsqu'il s'est engagé aux côtés des résistants français, dans la lutte armée contre l'occupant. « C'était, souligne-t-il, les mêmes ennemis, ceux qui, en Espagne, nous avaient volé la République, qui avaient bombardé nos populations, … ».

Lui qui, malgré son âge et ses difficultés d'expression, a tenu à s'exprimer devant nous en français pendant près de 3 heures, a su nous faire comprendre que « quand on perd sa liberté, on perd tout », que cette valeur mérite d'être défendue, quoiqu'il en coûte, que le devoir de tout homme libre est de se battre pour construire un monde meilleur, plus solidaire et plus fraternel et que ce combat n'est jamais terminé.

Aussi permettez-moi de vous dire que nous avons une énorme dette envers vous et vos camarades étrangers qui ont parfois versé leur sang pour que vive la France, pays des déclarations des Droits de l'Homme et de la Liberté.

Pour clore ce devoir, je voudrais m'adresser à celui dont je viens de retracer l'action, Calixto Casalès. Demain, 20 mars, vous aurez 82 ans. Permettez-moi de vous souhaiter un joyeux anniversaire et de vous dire que je n'oublierai jamais votre modestie et votre gentillesse, ce merveilleux moment passé en votre compagnie et le message que vous nous avez délivré et que, demain, face aux négationnistes et autres extrémistes, je défendrai et enseignerai aux miens la mémoire du combat que vous avez mené aux côtés de vos frères français et le souvenir de vos camarades tombés dans la lutte contre l'occupant nazi et ses valets français ! … Merci !