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Ce récit a été publié dans Le Journal du Périgord n° 21 de juin 1994, à la demande de Madame Dominique Lavigne, alors directrice et rédactrice en chef de cette revue.

L’histoire de la dernière Guerre mondiale, celle de la Résistance, nous sont rappelées cette année (1994) avec force. Pour les plus jeunes qui n’ont pas vécu cette période, c’est déjà l’Histoire comme celle que l’on apprend à l’école. Mais ils sont encore nombreux ceux qui ont traversé ces événements, les éprouvant parfois avec souffrance et en sont restés profondément marqués. Parce que le témoignage est essentiel et que les documents imprimés traversent parfois mieux le temps que les constructions de pierre, il nous a semblé important d’ajouter à la mémoire le récit des faits qui se sont déroulés en mars 1944 près de Veyrines-de-Domme, mettant aux prises des éléments de la Garde mobile et quelques résistants appartenant à un détachement de la Main d’Œuvre Immigrée (MOI). Ce jour-là, il y eût un survivant, Ralph Finkler qui nous a confié le récit des heures dont le souvenir lancinant ne l’a, depuis, jamais quitté. Nous le remercions.
Dominique Lavigne.

Ce matin du 16 mars 1944, tout est calme et tranquille autour de la fermette abandonnée située au bas d’une vigne en jachère, perdue au milieu des bois touffus, au travers desquels des sentes et sentiers sinueux mènent les initiés vers la route de Veyrines au nord, La Chapelle-Péchaud à l’est, vers les quelques maisons de la Raze plus près, à l’ouest. On appelle cet endroit « le Canadier ». Les premières lueurs blafardes de l’aube n’ont pas encore traversé la forêt. A l’intérieur de la maison, dans l’unique pièce, seuls des ronflements rompent le silence. Sur la cheminée haute, la lampe au carbure s’est éteinte et a laissé une odeur âcre qui se mélange à celle des corps endormis.

Nous sommes dans une salle à peu près carrée de la dimension de la maison, environ 7 mètres sur 7, au-dessus d'une cave qui est au niveau du sol. Côté sud, une porte centrale en bois vermoulu à laquelle on accède par sept ou huit marches en pierre et un petit perron au-dessus de la porte basse de la cave. Côté nord, donnant sur la vigne, une fenêtre étroite. Au milieu du mur ouest, la cheminée ; de l'autre côté, à même le plancher, des couvertures sont étendues, cinq hommes y dorment. Au milieu, entre porte et fenêtre, au niveau de la cheminée, un vieux matelas, unique "luxe" des lieux. Deux hommes écrasés de fatigue dorment-là, côte à côte : Jose Flores, notre chef et, côté cheminée, moi, profitant du reste de chaleur répandue par les cendres encore chaudes... Depuis quelques temps – trop longtemps – notre petit groupe de F.T.P de la M.O.I (Francs Tireurs et Partisans de la Main d’œuvre Immigrée) a fait de cette bicoque isolée son point d’attache. On nous appelle “le groupe motorisé” car, de tous les détachements de la brigade M.O.I., nous sommes les seuls à posséder une voiture – traction avant Citroën, évidemment – et une moto. Aussi nos missions sont-elles plus performantes, plus rapides, plus éloignées et plus nombreuses. Ainsi cette nuit, Florès, Luis, Madrilès (dit el chaúfer) et moi, sommes rentrés vers les 2 h 30. Aussitôt, Guy, José, Maño et Andalus (dit Paísano) reprenaient la traction encore chaude pour une autre mission.

Des autocars noirs
Cinq heures sonnent au clocher de La Chapelle-Péchaud. Cinq coups... Antonio se réveille. Chaque matin à cinq heures, deux camarades sont désignés pour la garde. Cette garde consiste, à cette heure critique, en une ronde assez éloignée de notre repaire, vers les accès possibles pour des véhicules. Ce matin, c’est mon tour avec Antonio. Ce dernier, en se levant a réveillé involontairement Phil à ses côtés, qui lui dit : « Laisse dormir Ralph, ils sont rentrés tard, je le remplace. » Phil est mon ami depuis l’enfance, nous avons grandi ensemble. Il y a encore quelques mois nous étions tous deux au lycée de Périgueux (sauf qu’il avait passé brillamment son deuxième bac, alors que je végétais encore en première.) Nous sommes entrés ensemble « en Résistance » comme légaux et avons créé à Périgueux le mouvement M.N.C.R. (Mouvement National Contre le Racisme) en juin 1943, atteri ensemble fin 43 au maquis Armée Secrète (A.S.) de Roland, près de Vergt avec un troisième larron « Dave ». Tous les trois nous avons rejoint la M.O.I. en janvier 44 dans les bois de la Trappe (au-dessus du Got) sous les ordres de Juan Gímenez. C’est là que Florès est venu me chercher il y a environ un mois et demi pour avoir un « français » au groupe motorisé. Comme nous ne voulions pas être séparés, il nous embarqua tous les deux, laissant Dave chez Juan ; nous ne devions plus jamais le revoir. Ce geste amical de Phil, prenant mon tour de garde, va sans doute lui sauver la vie. Pendant qu’il s’éloigne avec Antonio dans le froid du petit matin que se passe-t-il plus loin ? Voici les événements, tels que nous avons pu les reconstituer plus tard, beaucoup plus tard. Partis de Bergerac, des autocars noirs contenant 50 à 80 hommes en tenue arrivent dans notre secteur vers les quatre heures. C’est l’escadron de gardes mobiles de Bergerac commandé par le sinistre capitaine Jean et encadré par l’équipe spéciale que ce dernier a formée et spécialisée dans la chasse aux maquisards. Aussitôt, ils se répartissent les objectifs, sachant parfaitement, grâce à un délateur zélé, où s’adresser. Une équipe arrive à La Chapelle chez le boulanger Pierrot Garat, un ami qui nous fournit le pain. Alerté il n’est plus, fort heureusement chez lui. Une autre équipe a dépassé le bourg et descend sur le château de Péchaud. Là habite – aisant fonction d’intendant – un autre ami, Pierre Godefroy. Il est cueilli au saut du lit. On exige immédiatement de lui qu’il indique à la troupe le chemin du « maquis ». Fusil dans le dos il va être obligé de s’exécuter, mais pour gagner du temps, afin que nous soyons alertés, il va prendre le chemin des écoliers, les faisant arriver au sud où seuls des petits chemins débouchent. Cette tactique ne servira à rien sinon à empêcher Phil et Antonio de les entendre.
Le Guet-apens
Pendant ce temps, d’autres ont foncé sur la Raze. Là ils vont chez René Fournet, propriétaire du Canadier, chez André Labattut et chez Bordes. Le premier, en chemise de nuit, complètement paniqué, ira jusqu’au Truc, lieu-dit en bordure de la forêt, et ne pourra aller plus loin. Le pauvre homme verra ses cheveux blanchir en quelques heures ce matin-là. Bordes et Labattut, malmenés, sont obligés de guider la troupe qui va arriver par le haut de la vigne. Avec les gardes venant de la Chapelle, notre maison est encerclée. Le reste de l’escadron investit la cuvette de Veyrines. Phil et Antonio sont quelque part au nord-est, ils n’ont rien vu, rien entendu. Seuls les premiers tirs les alerteront, il sera trop tard pour intervenir. Godrefroy, Bordes et Labattut, plaqués au sol seront placés entre les deux feux durant toute la bataille. A l’intérieur nous continuons à en « écraser ». Tranquillement, les valets des nazis installent un F.M (fusil mitrailleur) face à la porte, à l’orée du bois, à huit ou dix mètres. Un autre ou peut être deux, à la sortie du bois, côté est, en bordure de la vigne, pointés sur la fenêtre. Tout à coup, c’est le signal, sans doute donné par le capitaine Jean : un coup de mousqueton déchire le silence, suivi aussitôt par des tirs de F.M. durant quelques secondes. Tout s’arrête et une voix hurle : « Rendez-vous, vous êtes cernés... » Revenons à l’intérieur. Le coup de fusil du signal ne me réveille pas, tellement mon sommeil est profond. En revanche, Florès à mon côté est réveillé brutalement et, réflexe normal, il se dresse. Le tir de F.M. qui suit, dans l’axe et au travers de la porte, le fauche de plein fouet. Ce tir-là me réveille enfin. Je comprends la situation avant que la voix n’ait lancé son avertissement. Je me laisse rouler sur le côté droit, j’enfile mes bottes (nous dormons toujours habillés), saisis ma mitraillette Sten, le ceinturon où est accroché mon pistolet Lama 9 mn et ma musette renfermant les chargeurs de la Sten et des grenades quadrillées Mils. Je me cale dans l’encoignure du mur et de la cheminée. D’instinct, j’ai trouvé un angle mort de la pièce. Autour, l’obscurité, les cris, les jurons des camarades qui s’interpellent et... des gémissements ! C’est Florès qui râle et appelle sa mère. Cela va durer longtemps, une éternité et va être insupportable... Nous ne pouvons rien pour lui. Nous faisons le point dans le noir : qui est là exactement ? Avec cette nuit agitée, personne ne sait très bien. Nous donnons nos noms à tour de rôle : Luis ! Madrilès ! Ralph ! « y yo » (et moi), dit la petite voix du « cocinero », le cuisinier, que nous reconnaissons. Nous ne sommes que cinq en comptant Florès. Que faire ? Pas question de se rendre, cela ne traverse même pas l’esprit de quiconque, j’en suis persuadé ! Nous savons trop le sort qui nous serait réservé. Luis suggère d’arracher quelque lames du plancher fatigué pour accéder à la cave où se trouve un gros sac de jute rempli de “bombes Gammon” et de “boîtes à musique” pour tenter une sortie en les utilisant. Mais nous réalisons que nous n’aurions même pas le temps de les lancer avec ce F.M. en face à quelques mètres. « Bueno ! adios hombres y fuego ! » crie alors Madrilès qui commence à tirer à travers la porte. Luis d’un côté, moi de l’autre, tirons en rafales par la fenêtre... alors c’est l’enfer ! Ca tire de partout et de tout ; F.M., mitraillettes, fusils, grenades offensives qui arrivent sur le toit et font voler les tuiles en éclats. L’atmosphère devient vite irrespirables. Une fumée âcre me prend à la gorge.
Mourir
A ce moment, je sais que je vais mourir, j’en suis certain ; « de toute façon », me dis-je, « je le savais. » Depuis l’âge de 17 ans, je suis sûr que je n’atteindrai pas mes 20 ans. Comme ça, bêtement, d’une façon inexplicable, mais je m’en suis persuadé. Sans doute des lectures et l’identification à quelque héros romantique stendhalien... Je suis dans les normes puisque j’ai eu 19 ans il y a trois mois. Et puis, une idée fixe s’impose : ne pas me faire prendre vivant, garder à tout prix une balle dans mon Lama, pour moi, au dernier moment ! C’est une consigne qui nous avait été donnée à notre arrivée à la M.O.I.. Je suis certain que je l’aurais fait.

Combien de temps dura cet enfer ? Encore aujourd’hui, je suis incapable de l’évaluer, dix minutes, vingt minutes ? Je ne sais pas. Tout d’un coup, une clarté traverse la fumée et l’obscurité de la pièce, je me retourne et vois dans l’encadrement de la porte grande ouverte, Madrilès dressé qui tire, tire en hurlant, avant de s’abattre sur le perron. Nous saurons plus tard que, blessé, il a respecté la consigne et s’est logé une balle dans la tête. Il n’était parmi nous que depuis quelques jours et n’était pas connu de nos amis dans la population. Aussi, comme cette balle le défigura et que j’avais une vague ressemblance avec lui, durant quelques jours, on crut qu’il s’agissait de moi... Je comprenais la sortie désespéré de notre « chaúfer », nous éprouvions tous le besoin de sortir coûte que coûte de cette baraque, d’échapper à cet enfermement sans issue. Après le sacrifice de Madrilès, nous avons droit à une accalmie et nous entendons de nouveau les plaintes de Florès. Luis dit « Camarades, il faut sauter par la fenêtre ». Je réponds : « J’y vais. » Mais je n’ai pas le temps de bouger que notre cuisinier, plus prompt, a enjambé, sauté et disparu... Comme dans un film, je vois encore l’encadrement de la fenêtre, la vieille vigne éclairée comme de jour par un clair de lune magnifique et, au milieu, une silhouette courir en sautillant. Une courte rafale déchire le silence qui s’est instauré. Notre « cocinero » s’abat les bras en croix. Alors une rage subite m’envahit ; j’ajuste ma mitraillette, je passe la bretelle de ma musette derrière le cou de façon à l’avoir devant moi, je prend une grenade et en coince l’anneau de dégoupillage entre les dents, ainsi que me l’ont enseigné les camarades espagnols ; je m’accroupis sous la fenêtre et bondis sans même toucher le rebord. Toute ma rage, toute la force de mes 19 ans, l’instinct de conservation sont concentrés, je suis devenu un animal. La fenêtre est à environ trois mètres du sol. En bas, un fossé plein de pierres, tessons de bouteilles et un amas de ronces sur un mètre de haut. Je m’écrase là dedans, ma Sten, armée et hors du cran de sûreté, part toute seule. Une voix venant de la droite du bois crie « Attention y’en a un autre qui fout le camp ! » et le F.M. crache ! Je m’enfonce dans le fossé, j’entends les sifflements et distingue les balles traçantes. Je me catapulte d’un bond de près de trois mètres et m’écrase de nouveau dans l’herbe. Ca recrache ! D’instinct, je suis parti sur ma gauche, hanté sûrement par l’image du « cocinero » formant une cible idéale complètement à découvert dans la vigne. Je refais trois ou autres de ces sauts de carpe, arrive à quelques mètres du bois obscur, je dégoupille et expédie ma grenade, je m’aplatis de nouveau, me relève et fonce dans le maquis. Plus tard, bien plus tard, après la Libération, je suis revenu sur le lieux et, en étudiant le terrain, j’ai réalisé que suivant la direction que j’avais prise dans ma fuite, le terrain descendait en pente douce. Si bien qu’après mon deuxième saut, en restant baissé, les balles devaient passer au-dessus de ma tête. Par ailleurs, à l’endroit du bois où je me suis engouffré, il n’y avait sans doute pas de gardes. Pour la bonne raison qu’ils se seraient tirés les uns sur les autres avec ceux d’en face. Neutraliser porte et fenêtre leur semblait suffisant pour nous coincer.
La panique
Tête baissée, je cours sans m’occuper des branches et des ronces. Au contraire, je préférencie les endroits les plus épais où je n’aurais pas osé m'aventurer en temps normal tellement je veux éviter les endroits à découvert. Je suis vite déchiré partout et en sang. Je serre toujours ma Sten mais j’ai perdu presque tout le contenu de la musette, il doit rester un ou deux chargeurs ? Je cours, cours, et très vite, je réalise que je suis perdu. Alors c’est la panique. A des kilomètres à la ronde, avec le vacarme de la bataille, les gens sont réveillés, les chiens de toutes les fermes aboient et hurlent à la mort. Voilà que je m’imagine les sbires de Pétain courant sur mes traces avec des meutes de chiens – c’est pour cela que je m’enfonce dans le taillis. J’ai perdu la notion du réel, et je me crois sans doute dans un film qui a marqué ma jeunesse : Les chasses du comte Zaroff. J’ai un besoin soudain de présence, de chaleur humaine et une idée précise s’impose à moi : Veyrines ! Il faut que j’arrive à Veyrines. Là-bas, il y a une cantine où viennent manger les ouvriers de la mine. Elle est tenue par les Garat, les parents de Pierrot, notre boulanger que les gardes ont loupé, et de Maurice. Maurice un peu plus jeune que moi avec qui j’ai beaucoup sympathisé et qui nous a photographiés il y a quelques jours. Ils sont aussi les parents de Simone, très jolie brune mariée à Mario, un Italien qui nous rejoindra bientôt. Simone sera la première au Canadier après le départ des assassins et fera la confusion entre Madrilès et moi. Veyrines, oui ! Mais dans quelle direction ? Je suis complètement déboussolé. Soudain, je distingue un toit, une cheminée, de la fumée. Prudemment, je m’avance. Dès que je ne suis plus à l’abri je me précipite vers l’entrée et ouvre la porte sans frapper. Il y a là un couple, pâle, qui me fixe avec des yeux ronds et apeurés. Je crie : « Montrez-moi la route de Veyrines » et je pousse l’homme dehors.

Il s’exécute et m’accompagne jusqu’au bout de son terrain sur une petite route pour m’expliquer. Je réalise alors que le pauvre homme est en chemise de nuit et pieds nus. A cinquante ans de ces événements, il serait temps que je m’excuse bien humblement. Bien des années après, j’ai su que j’étais arrivé à Suquette chez les Marty. M. Marty est décédé, mais je sais que Mme Marty, tous les ans, le 16 mars, avant la cérémonie officielle, vient déposer un modeste bouquet sur la tombe de mes camarades au cimetière de Veyrines-de-Domme. Je tiens ici, à lui rendre un hommage tout particulier pour ce geste émouvant... De ce fait, je ne suis pas loin de Veyrines ; j’arrive assez rapidement en haut d’un talus qui surplombe la route. Je ne sais pas depuis quand je suis parti du Canadier, ça me semble une éternité. Maintenant il fait grand jour et le soleil est là.Mais là-bas, ça tire et ça explose toujours ; l’écho répercute sinistrement. Luis, tout seul, avec Florès mourant ou mort à ses côtés, « el cocinero » étendu au milieu de la vigne. Luis, tout seul résiste et défend chèrement sa peau. Je ne saurai qu’après la libération que blessé, il a été pris, emmené à Bergerac puis transporté à Limoges où il sera fusillé. De mon observatoire, j’ai une vue d’ensemble. A gauche, après le carrefour dont une branche descend à Veyrines, des autocars sombres sont alignés ; à côté sur la route, deux gardes discutent. En bas de la cuvette, devant la mairie, deux autres uniformes font les cent pas. Il me suffirait de rester caché là jusqu’à leur départ, jusqu’à la nuit s’il le fallait et je serais sauvé !
Une course folle
Cette pensée ne m’effleure même pas, je n’ai qu’une idée : aller à la cantine. Je suis attiré comme par un aimant. Je trace mentalement mon itinéraire comme un slalomeur avant de se lancer. Je fixe les deux gardes aux autocars, dès que cela me semble opportun je dévale et traverse la route comme une flèche. A travers les bosquets, j’arrive à l’autre route qui descend sur Veyrines. Je suis à la hauteur du cimetière en face, de l’autre côté. Sur ma lancée je traverse, je suis au milieu des tombes. Là, je risque d’être vu par les deux autres gardes. Alors commence un jeu de cache-cache, dès qu’ils ont le dos tourné, je passe d’une tombe à l’autre. Arrivé en bas, je peux contourner une maison et déboucher au pied de l’escalier en pierre qui montre à la cantine. Je l’escalade, pousse la porte et me projette au milieu de la grande pièce. Un silence de mort. Une douzaine de gars, sur des bancs de chaque côté de la longue table, déjeunent. Ils sont pétrifiés par mon apparition. Je dois avoir l’allure d’un spectre, sale, en sang... Je vois encore la tête de celui qui est au bout du banc, un noiraud, le bol en suspens dans ses mains. Soudain deux mains s’abattent sur mes épaules par derrière. C’est Mme Garat. Sans dire un mot, elle me pousse vers la porte, me fait dévaler l’escalier, tourner à gauche, puis monter une petite pente à droite. Là, elle ouvre une porte basse à claire voix, me fait baisser la tête et me pousse. Elle referme derrière moi et me dit à mi-voix « défense de bouger de là ! » Je suis chez madame la truie qui fait comprendre son mécontentement en grognant et en me donnant des coups avec son gros cul. Ca pue et je patauge dans la fange. Je me calme, je me sens en sécurité, mes nerfs se détendent. Je commence à trembler. Plus tard, Mme Garat viendra m’apporter un bol de soupe et un quignon de pain. A travers ma porte, j’ai vue sur les hauteurs de la cuvette de Veyrines. En fin de matinée, je vois toute la troupe se rassembler autour des cars et la colonne s’éloigner, je ne sais pas encore aujourd’hui ce que sont devenus tous ces hommes. Sans doute ont-ils été “recasés” après la Libération, peut être même leurs exploits ont-ils compté comme période de campagne et donné des points de retraite ! A ma connaissance, le capitaine Jean n’a été ni jugé, ni inculpé, peut-être même a-t-il pris du galon ! Sans doute jouit-il encore à l’heure actuelle d’une paisible retraite. Ma seule consolation, je dirais même ma seule satisfaction, c’est de savoir aujourd’hui que ce 16 mars 44, ses hommes l’ont emporté sur une civière, sérieusement blessé, ainsi que le lieutenant T... et le garde C...
Cauchemars
Lorsque le soir tombe, Maurice vient me chercher et me guide à travers bois vers une cache où je retrouve Antonio et Phil qui tombe dans mes bras et m’explique avec peine que, me croyant mort, il se demandait comment il pourrait l’annoncer à ma mère en rentrant à Périgueux. Nous n’avons pas dormi de la nuit. Le lendemain, écrasés de fatigue, nous nous sommes endormis sur un rocher au soleil après qu’un bûcheron de rencontre nous ait fait partager son frugal repas, des oignons avec du pain noir. Je réveille mes compagnons sans arrêt tellement je crie dans mon sommeil. Des années durant, j’ai fait des cauchemars et surtout souffert d’une sorte de claustrophobie. Pendant des semaines, j’ai refusé systématiquement de dormir dans une maison. Mais à présent, non seulement je sais que j’atteindrai mes vingt ans, mais je pense que plus rien ne peut m’arriver, je suis devenu invulnérable ! Le lendemain, nous reprenons contact avec un petit détachement de la M.O.I. commandé par « Séville », que Carlos, le chef de la brigade, a envoyé dans notre secteur en soutien. Nous apprenons alors qu’en rentrant de mission, le reste de notre groupe motorisé, à savoir la traction avec Guy, José, Mano et Andalus, est arrivé en plein milieu des gardes mobiles. Comprenant la situation,Guy a accéléré à fond, ne leur laissant pas le temps de réagir. Ils ont roulé dans le bois jusqu’au moment où le chemin ne leur permettait plus d’avancer et ont dû abandonner la voiture. Ils sont tous sains et saufs repliés vers le château Lacoste. La veille, le 17 mars, on a procédé aux obsèques de nos trois camarades. Presque toute la population de Veyrines et des alentours est là pour leur rendre hommage. La brigade de gendarmerie de Domme au complet est venue assurer l’ordre. « Séville » fait placer ses huits hommes de chaque côté de la route sur le passage du convoi. Ils l’encadrent jusqu’au cimetière où ils tirent une salve d’honneur et se retirent. La note de gendarmerie, référence n° 2617 du 18 mars 1944 – objet A/S_ obsèques de terroristes à Veyrines de Domme dit : « les obsèques des trois terroristes espagnols tués le 16 mars courant au cours d’un engagement avec la garde, près de Veyrines-de-Domme, ont eu lieu hier, 17 mars, dans cette commune. Il n’y a pas eu d’incidents. ».
Clairs et nets
Ami lecteur, j’écris ces lignes un demi-siècles après, sans doute aurais-je dû le faire plus tôt. Cinquante ans n’ont-ils pas brouillé la mémoire, transformé la réalité ? J’assure que non. Tout est clair et net dans mes souvenirs comme un film visionné des dizaines de fois. C’est ainsi que j’ai vécu ces événements. Les détails du récit, les noms, qui j’en suis conscient, n’apportent rien, n’ajoutent rien à l’intérêt, sont pourtant autant de points de repère de la vérité. Avant tout, ce récit a pour but d’éclairer les jeunes générations sur la réalité d’une époque. D’une époque où, quelques années avant, certains criaient ou écrivaient « la France aux français ». Les mêmes allaient se vautrer dans les collaborations avec l’occupant. Le 16 mars 1944 ont débarqué au Canadier 50 à 80 hommes bien propres, bien habillés, bien nourris ; ils ont tous en poche leur carte d’identité de Français. Ils viennent sans état d’âme faire un travail dit « patriotique », au service de la « Révolution Nationale » prônée par Philippe Pétain, nettoyer la région des terroristes rouges et métèques étrangers.
Réfléchissez, jeunes ; qui représente alors la France légitime ? Ces sbires haineux prêts à servir n’importe quel maître ou ces antifascistes qui poursuivent loin de chez eux, dans des conditions matérielles précaires, le combat commencé en Espagne ? Trois d’entre eux reposent depuis cinquante ans dans ce petit cimetière périgourdin, anonymes, car nul ne connaît exactement leur identité. Leurs familles ignorent leur sort. Ils sont morts mes camarades, mes frères, pour notre Liberté. Ne les oublions pas.
Ralph Finkler
Ce récit a été publié dans Le Journal du Périgord n° 21 de juin 1994, à la demande de Madame Dominique Lavigne, alors directrice et rédactrice en chef de cette revue. A cette date je ne connaissais que les noms de guerre de mes camarades, comme à l’époque du Maquis. Depuis les Archives Départementales de la Dordogne nous ont révélé leurs identités exactes : - Jose Flores Sánchez, dit Flores, chef du groupe. Né le 3 janvier 1919 à Bañares (La Rioja). - Aúgustin Crespo Quevedo, dit El chaúfer (ou Madriles). Né le 9 février 1911 à Murcia. - Angel Poyo Quevedo, dit El cocinero. Né le 5 août 1919 à Madrid. - Desiderio Romero Platero, dit Luis. Né le 25 septembre 1915 à Córdoba. Blessé au Canadier , il fut exécuté à Limoges le 25 avril 1944.
Seul rescapé de cette attaque : Raphaël Finkler , dit Ralph.
Autres membres du groupe qui n’étaient pas dans la ferme : Léon Lichtenberg, dit Phil ; et 5 autres maquisards dont nous ne connaissons que les noms de guerre : Guy, Antonio, Andaluz (ou Paísano), Maño et un autre Jose. Blessés parmi les assaillants : Capitaine Jean, Lieutenant Théolier et le garde Coureillé.
RF
Immigrés combattants
Entre les deux guerres mondiales, la France accueille de nombreux étrangers, travailleurs ou réfugiés. En 1924, le parti communiste crée un organisme spécial pour favoriser l’organisation politique et syndicale de ces immigrés, c’est l’origine du sigle MOI, main d’œuvre immigrée.

Dès la défaite de 1940, les membres de la M.O.I. entrent dans la résistance à l’occupant nazi. Des groupes armés se constituent et sont regroupés au sein de F.T.P., francs-tireurs et partisans. A la différence d’autres régions françaises où les Polonais, les Italiens, les Arméniens sont nombreux, le sud-ouest comprend un grand nombre de combattants de l’armée républicaine espagnole. En Dordogne les travailleurs espagnols sont cantonnés principalement aux Eyzies, dans des petites mines et carrières comme celles de Simeyrols, Merle, Veyrines, Allas-les-mines. D’autres sont employés à faire des coupes de bois ou du charbon dans les épaisses forêts du secteur. Un premier groupe M.O.I. naît en 1943. Il s’illustrera en particulier par une série de sabotages de voies ferrées, de pylônes et de tunnels sur la ligne Paris-Toulouse et par la destruction de résine du Got, près de Mazeyrolles. Charles-Henri Ordeig, dit « Carlos » dirige l’ensemble des détachements M.O.I. de la Dordogne.
Extrait de Francs Tireurs et Partisans Français en Dordogne – Editions Maugein, 1990.
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